Chômeurs, la parole niée

Article paru dans la revue Projet – octobre-décembre 2013

ProjetGérard Marle est prêtre, Fils de la charité. Il a travaillé à La Courneuve, a été curé à Antony, puis à Grigny. Il a participé à la fondation du Comité chrétien de solidarité avec les chômeurs en 1984 et a milité activement à l’association Partage, dont est issu le Mouvement national des chômeurs et des précaires.

Né à l’aube des années 1980, le Mouvement national des chômeurs et des précaires n’a imposé sa voix dans le débat public que de façon très passagère. Parce que ses questions dérangeaient ? Gérard Marle revient sur cette épopée avec émotion.

« Même les bébés phoques se sont fait entendre ! » On doit en convenir, même si cette voix  a pris de l’âge, même ténu, l’écho demeure. Qui par contre se souvient de cette voix forte, un brin décalée -elle fleurait les grandes voix ouvrières du début du vingtième siècle –  qui a mis au milieu des années 1980  les chômeurs au centre du débat social ? Voix éteinte désormais et jamais remplacée. Aujourd’hui, qui perçoit leur voix ? Il y a une fois par an une manifestation de rue à trois cents, en comptant les forces de l’ordre ; une marche de quatre semaines est annoncée, marche des chômeurs et des précaires pour leurs droits ; ce n’est pas la première de ce genre, elle regroupera quelques centaines de marcheurs, tellement peu au regard des cinq millions de demandeurs d’emploi.  Quand chaque mois tombent les chiffres du chômage, à ce jour en hausse continue depuis plus de vingt-trois mois, les communiqués de presse du Mouvement National des Chômeurs et des Précaires (MNCP) passent inaperçus,  ce sont les autres qui commentent ; rien à voir avec l’omniprésence médiatique des syndicats de policiers lorsqu’un événement les concerne.

Le pauvre, c’est celui qui écoute
et que personne n’écoute.
Les autres savent et décident pour lui.

Après tout, c’est toujours comme cela, comme une fatalité : le pauvre, c’est celui dont on parle et qui ne parle pas ; c’est celui qui écoute et que personne n’écoute, ce sont les autres qui savent et qui décident pour lui ; il ne laisse guère d’archives pour l’histoire et ne retient guère l’attention. « Les pauvres sont aussi silencieux que les choses » put écrire Rainer Maria Rilke. « Nous sommes dépossédés de la parole, s’écriait un chômeur au rassemblement de Diaconia à Lourdes ; c’est comme si on nous disait : nous n’avons pas besoin de toi pour transformer le monde. »

Un syndicat de chômeurs ?

Et pourtant, en feuilletant les trente années passées dans un livre non publié de Francis Bois (« Les fruits de la colère » ou la vie passionnée de Maurice Pagat. Francis Bois en fut le secrétaire près de trente ans), quelques dates surgissent. L’automne 1981 tout d’abord, qui vit un chômeur « briser la conspiration du silence et de l’indifférence ». Une poignée de journalistes assista à ce que Michel Albert, ancien Commissaire au Plan, appellera  « l’innovation sociale de l’année », à savoir l’appel à organiser un syndicat des chômeurs. Le 2 février 1982, Maurice Pagat passa au journal de vingt heures (sur TF1), et ce groupuscule de quelques dizaines de personnes fut ainsi connu dans la France entière. Trois jours plus tard, ce fut la première occupation d’une agence pour l’emploi dans le neuvième arrondissement de Paris. Il est vrai que quelques chômeurs venaient de se donner la mort : « c’est la société tout entière qui est en état de péché mortel » martelait-il.

La première maison des chômeurs a ouvert ses portes dès novembre 1984 dans le onzième arrondissement de Paris, vite submergée, vite infiltrée aussi. Elle fit école et l’on compta assez vite plusieurs dizaines de maisons de chômeurs dans toute la France,  sorties de nulle part, ou plutôt se nichant dans un garage ou un local paroissial ; elles offraient des services multiples, mais surtout la possibilité d’intervenir dans le champ social : après tout, ils étaient les invisibles, les oubliés, les méconnus et ils avaient des revendications, eux-aussi. C’est dans ce vivier que furent inventés ou popularisés le droit à un revenu social garanti (qui deviendra le RMI quelques années plus tard), la nécessité d’un autre partage du travail, la création d’emplois dans un tiers-secteur d’activité (TUC, puis CES…) Puis d’autres initiatives sont apparues, parfois en concurrence, comme les associations intermédiaires, d’autres complémentaires comme Solidarités Nouvelles face au Chômage,  mais peu importe. On ne peut qu’en prendre acte : l’auto-organisation des chômeurs aura montré son utilité, sa fécondité sociale et politique.

Evidemment, cette initiative fut surveillée comme le lait sur le feu. Et lorsque le pouvoir décida d’en finir (été 1985), il ne rencontra pas grande résistance ; seules quelques associations ont tenu, qui sont vivantes près de trente années après. Le principe d’une défense autonome des chômeurs a donc suscité une forte hostilité chez certains hommes de gauche, syndicalistes et hommes politiques. Ils ne voulaient pas entendre parler d’associations de chômeurs, parce que, disaient-ils, les chômeurs sont entre deux emplois et que les syndicats sont à même de les représenter (personne ne s’en était aperçu) ; parce que les chômeurs s’installeraient dans le chômage (confortablement ?) ; parce qu’ils sont dans une situation transitoire (qu’en est-il des étudiants ?) ; parce qu’ils sont dispersés et qu’ils ne forment pas un groupe homogène (et les agriculteurs ?) En fait, une majorité de responsables syndicaux se sont senti mis en cause : ils n’appréciaient pas qu’on leur reproche de ne rien connaître de la réalité et de la vie des chômeurs – eux qui se recrutent massivement dans la fonction publique, de ne défendre que les intérêts de leur catégorie professionnelle –parfois même d’aller contre les intérêts des chômeurs, de verser dans le corporatisme étroit – en contradiction avec ce que fut au départ un syndicalisme ambitieux, créatif, « d’action directe », porteur d’un projet pour la société tout entière.

De maigres avancées

Malgré l’hostilité violente suscitée ici et là, le mouvement naissant des chômeurs a pu compter sur quelques soutiens de poids dans les mêmes milieux de gauche (ainsi en est-il de la vie sociale !) Edmond Maire, alors leader de la CFDT,  s’est très tôt montré compréhensif ; ainsi le 3 septembre 1982, il affirmait sur Antenne 2, dans « L’heure de vérité »,  la nécessité pour les chômeurs de se rassembler dans une organisation, soit en liaison avec les grandes centrales syndicales, soit d’une manière autonome. Et, toujours à « L’heure de vérité », le 23 janvier 1994, Martine Aubry déclarait son accord pour une représentation autonome des chômeurs.

La présence médiatique des chômeurs resurgit plusieurs fois. Elaboré courant 1990  par un collectif de responsables associatifs,  « le Manifeste contre l’exclusion » recueillit environ mille six cents signatures. Le paragraphe 4 est sans ambiguïté : « Il est essentiel que les chômeurs et exclus du marché du travail puissent faire davantage entendre leur voix et leurs préoccupations propres dans la vie sociale. Dans ce but, il est donc souhaitable que les associations de chômeurs soient reconnues et aidées par l’Etat et les collectivités territoriales. »

Le 11 avril 1996, Jean-Baptiste de Foucauld présenta son projet de « chèque associatif ou syndical » destiné à donner aux chômeurs les moyens d’adhérer à un syndicat ou à une association de chômeurs. Là encore, ce projet dérangeait profondément les centrales syndicales qui craignaient sans le dire les multiples adhésions de demandeurs d’emploi ; ils ne voulaient pas davantage qu’ils rejoignent  les structures associatives leur apportant ainsi la représentativité qui leur manquait.

« La prime de Noël » fut arrachée en décembre 1997 suite à des occupations d’ Assedic conduites par Agir contre le Chômage, le MNCP, l’APEIS et la CGT-chômeurs. Cet événement fut très largement médiatisé, il a profité d’un changement de gouvernement et de « la trêve des confiseurs ». Avec la prime de Noël, une représentation minimale des associations de chômeurs fut acceptée officiellement par l’Agence Nationale Pour l’Emploi. Il y eut une autre conséquence prometteuse de ce mouvement. La loi de 1998 contre les exclusions a autorisé une parole collective pour les chômeurs au sein de l’ANPE d’abord, puis au travers de comités de liaison. Mais la mise en place fut plus que laborieuse : il a fallu attendre 2010 pour que les mouvements de chômeurs obtiennent de ces lieux d’expression un fonctionnement concret et efficace, grâce, sans doute, au colloque du 18 mars 2009 sur « La participation organisée des demandeurs d’emploi à Pôle emploi » qui s’est tenu à Bercy à l’initiative de SNC, du MNCP et de Solidarités actives.

Les comités de liaison réunissent, dans chaque département, des représentants de Pôle emploi, les associations de chômeurs et précaires ainsi que les organisations syndicales de salariés représentatives au plan national. Ils constituent un lieu d’information, d’échange et d’élaboration de propositions. Au plan national, des rencontres de ce type se tiennent tous les trois mois. Et elles ne sont pas sans fécondité : elles ont conduit à des procédures simplifiées, mais surtout à un autre regard, une autre attitude dans l’accompagnement. Ainsi, le MNCP note qu’ici ou là, le chômeur est renvoyé à sa capacité d’initiative. L’on ne se contente plus de lui dire ce qu’il doit faire. Mais il s’agit là d’une « participation » des chômeurs, non de leur « représentation », d’une reconnaissance de leurs organisations : on parle, mais on ne négocie pas.

L’improbable mouvement

Le financement des associations de chômeurs n’est toujours pas assuré. Une trentaine d’associations restent vivantes malgré tout, avec des moyens limités, avec la nécessité d’entrer dans des dispositifs d’Etat qui ne correspondent pas souvent aux objectifs premiers de ce mouvement. Certes, elles participent enfin à quelques instances locales et défendent les droits des chômeurs. La plupart ne veulent pas se fondre dans le paysage associatif et restent donc très isolées, sans réel partenaire. C’est ainsi que le MNCP n’a pas travaillé à la plaquette « Vers l’emploi, mais pas tout seul » qui a vu, pour sa rédaction, collaborer pour la première fois les partenaires sociaux et les associations. Elles n’ont plus la force d’interpellation qui fut celle des premiers temps. De 1988 à 2002, à l’initiative de la revue Partage, il y eut six « Etats généraux du chômage et de l’emploi » qui ont rassemblé des centaines de militants associatifs ou acteurs sociaux (on en a compté 1100 à la Plaine Saint Denis en avril 1990) autour d’une pléiade impressionnante d’intellectuels et d’hommes politiques ; on y débattait de la place du travail et de ses métamorphoses, du tiers secteur d’activité, du temps libéré, des comportements des organisations syndicales et des partis politiques, des ambiguïtés de tels dispositifs ; bref, le chômage était au cœur d’un débat politique, situé dans une vision plus globale et plus solidaire, et où les laissés-pour-compte du capitalisme ne seraient plus ceux du syndicalisme ou les exclus de l’affrontement politique.

Or il apparaît qu’on ne veut pas de ce type de débat, trop incertain, par trop dérangeant. Il se trouve même que l’on peut s’en protéger très facilement. Dans un papier remarquable intitulé « Les obstacles à la mobilisation collective des chômeurs », Didier Demazière et Maria-Teresa Pignoni ont montré combien le chômage conduit ceux qui le subissent dans un enfermement progressif, un univers plus étroit, une inertie fataliste, un sentiment exacerbé d’inutilité sociale, au point de parler d’une « identité négative » à propos des chômeurs de longue durée. Ils ont surtout souligné l’éclatement, la dislocation du monde des chômeurs, en repérant une multitude de statuts entre deux pôles, celui de ceux qui sont toujours engagés dans la course aux emplois, qui ne sont pas vraiment et profondément des chômeurs (ils sont encore ou déjà dans le monde de l’entreprise), et l’autre pôle constitué de ceux qui sont dans la course à la survie , qui ne sont plus tout à fait chômeurs puisqu’ils n’y croient plus (qui ont basculé parmi les assistés sociaux). Dans cette tension, le chômage disparaît. Reste les individus, avec leur culpabilité, leurs échecs successifs, leur carences supposées. « Les lieux du traitement individualisé du chômage ne sont pas des lieux dans lesquels les chômeurs peuvent prendre la parole et s’approprier leur expérience de la privation d’emploi ; ce sont des lieux d’évaluation de leur situation personnelle et de mesure de leur « employabilité« . Ce ne sont pas des lieux de construction et de reconnaissance de leur valeur sociale, mais des lieux de définition de leur valeur marchande. » Et comme le chômage est renvoyé à une fatalité, qu’il se dit  le produit de mécanismes difficiles à maîtriser, il est perçu tantôt comme une question économique, tantôt comme une question sociale, mais il ne devient jamais une question politique. Il est devenu une affaire privée, chacun avec son problème et devant montrer son courage et sa détermination, son audace et sa ténacité : « les chômeurs n’ont donc pas de place dans l’espace public, leur seul poids est celui de la litanie des chiffres. Poids mort s’il en est puisque la masse des chômeurs symbolise d’abord un coût pour les finances publiques. »

Le chômage est tantôt
une question économique,
tantôt une question sociale,
jamais une question politique.

Puisque tout est en place pour que le débat sur le chômage et l’emploi  n’ait pas lieu, puisqu’ « ils parlent de moins en moins de nous parce qu’ils n’ont pas de solution à nous proposer », comme l’exprime une chômeuse, puisque les difficultés de l’auto-organisation des chômeurs sont à tous les étages, pourquoi vouloir leur prise de parole, sauf en des lieux très circonscrits ? Demeure la question : une démocratie peut-elle raisonnablement rester sourde à la parole de ceux que les mécanismes économiques et la faiblesse des institutions laissent au bord de la route, et qui sont des millions ?

 Gérard Marle 
Revue Projets – Octobre-décembre 2013 « Quel travail sans croissance? »
 
 
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