Etienne Grieu. Ouverture du rassemblement Diaconia 2013

Etienne Grieu

Etienne Grieu est jésuite, il enseigne la théologie au Centre Sèvres à Paris.
Par son intervention, dès la première matinée, il a donné le ton de ce rassemblement « Diaconia 2013 – Servons la fraternité ».

Je suis chargé de vous glisser à l’oreille trois petites questions qui vous accompagneront durant ces trois jours. Vous les trouverez formulées par écrit dans votre livret Servons la fraternité, pages 24-25, elles sont marquées en vert, avec de l’espace libre pour écrire. Mais pour cela, je vais repartir du petit exercice que nous avons fait tout à l’heure, quand nous nous sommes demandé : « quels visages de personnes me reviennent, qui, à un moment où j’en avais besoin m’ont aidé à me relever ? »

Cette question, elle n’a l’air de rien, mais elle est très importante. Car c’est sans doute par là que, pour chacun d’entre nous, tout a commencé. Parce que sans ces personnes qui nous ont aidé à nous relever, nous ne serions peut-être tout simplement pas ici aujourd’hui. Ces personnes-là, elles nous ont appelé – ou rappelé – à l’existence. Elles ont relayé pour nous la parole et les gestes qui font vivre, qui soulèvent le couvercle qui, certains jours, pèse sur notre tête. Et ce couvercle, parfois, il est lourd comme une chape de plomb ou comme une dalle de béton.

Tous, nous pouvons faire mémoire de cela : tous, nous avons été appelés à l’existence, même si, à certains moments, nous avons pu avoir l’impression de ne plus rien entendre. C’est cet appel qui l’emporte, sinon nous ne serions pas ici, je crois. Et cet appel est passé pour chacun, par des personnes précises que nous pouvons nommer. C’est quelque chose que nous avons tous en commun. Et faire mémoire de cela nous met déjà en communion.

Alors, arrêtons-nous un peu, sur ces personnes qui nous ont appelés ou rappelés à l’existence. Qu’est-ce qu’elles nous ont dit, qu’est-ce qu’elles ont fait, qui a produit pour nous un tel effet ?

Parfois, c’est tout simple : ces personnes, elles nous ont appelés par notre nom. Elles ont prononcé notre nom ; pas sur le ton d’une convocation ou d’un contrôle d’identité, mais parce qu’elles étaient heureuses de nous voir, de nous entendre, tout simplement !

Ces personnes, elles nous ont aussi regardé avec espérance. Ce n’était pas un regard de jugement, ce n’était pas non plus des clichés projetés sur nous, c’était comme disait Bernadette en parlant de la dame qu’elle avait vue à la grotte, quelqu’un qui nous « regardait comme une personne ». ça, c’est un regard qui appelle, qui dit : « je te connais un peu, mais tu as encore beaucoup de choses précieuses en toi qu’on n’a pas encore vues ».

Et puis, ces personnes qui nous ont relevé, elles avaient peut-être ce don, cette délicatesse, pour reconnaître ce qui en nous avait soif ou était douloureux ; elle nous ont rejoints en ce point là. Jésus était comme ça ; nous l’avons entendu tout à l’heure : « Jésus rencontre la personne dans son besoin ».

Ces personnes qui nous ont relevés, même quand elles ont aussi été   exigeantes pour nous, elles nous ont en même temps ouvert leur cœur. C’est-à-dire, elles ne se sont pas présentées à nous bardées de compétences, de savoirs et de certitudes, mais avec un cœur ouvert. Tout à l’heure, une personne du groupe Place et Parole des Pauvres disait « les pauvres, il faut qu’ils puissent ouvrir leur cœur avec les riches ». Eh bien ceux qui nous ont relevé, ceux qui nous ont appelés à l’existence, ils avaient le même désir que les pauvres : ouvrir leur cœur.

D’ailleurs, parmi ces personnes qui nous ont appelé à l’existence, il n’y avait peut-être pas que des gens en pleine forme. Cherchons bien, et nous pourrions reconnaître que les appels les plus clairs et les plus puissants que nous avons entendus venaient souvent de personnes en grande vulnérabilité, voire même en détresse. Malgré cela, elles nous ont appelés, elles nous ont relevés. Parfois, de tels appels contiennent en eux un pardon, quand ils invitent à dépasser ce qui en nous s’était montré étriqué, fuyant ou fermé. Et ce pardon aussi, nous avons pu l’entendre de la part de personnes elles-mêmes en situation de grande faiblesse, n’est-ce pas?

Eh bien, savez-vous, quand nous avons fait ainsi l’expérience d’être relevés, on peut dire avec certitude que nous avons été touchés par les appels de Dieu, par le don de Dieu, par la grâce de Dieu.

Parfois nous nous demandons : Dieu, mais à quoi ressemble-t-il ? Jésus, comment il était ? Eh bien, ces paroles, ces gestes, ces visages qui nous relèvent, qui nous appellent à l’existence, ils sont pleins de Dieu, ils le laissent passer. Si je cherche à connaître Dieu, voilà une voie royale pour le découvrir.

A partir de là, vous pouvez comprendre pourquoi, dans votre livret Servons la fraternité, pages 24-25, là où vous sont données « trois questions à habiter » pour ces trois jours à Lourdes, il y a une première interrogation qui est formulée ainsi : « Qu’est-ce que je découvre de Toi [avec un T majuscule, on peut donc lire « qu’est-ce que je découvre de Toi, mon Dieu] à travers la rencontre de l’autre ? »

La rencontre de l’autre peut être l’occasion de découvrir quelque chose de Dieu. Pas forcément d’ailleurs les rencontres où tout baigne dans l’huile, mais justement, ces rencontres où le cœur s’ouvre, où chacun est en vérité, et où chacun fait signe à l’autre comme pour lui dire qu’on tient à lui.

Vous voilà donc avec cette question, que vous pouvez garder précieusement durant ce temps à Lourdes et même après : « qu’est-ce que je découvre de Toi, mon Dieu, dans la rencontre de l’autre ». Alors, une proposition, pour ces trois jours : soyons attentifs à cela, tout au long de ces trois jours, au hasard des rencontres, prévues ou totalement imprévues: qu’est-ce que je découvre de Toi, mon Dieu dans la rencontre de ces frères et sœurs, connus ou inconnus, que tu mets maintenant sur mon chemin, qu’est-ce que je découvre de Toi dans leurs gestes, leurs paroles, leurs attitudes vis-à-vis de moi ou vis à vis des autres ?

A partir de là qu’on peut aller vers une 2e question que vous trouvez, dans  votre petit livret, page 25. Je vous la lis : « Etre au service : ça change quoi pour moi ? Ça m’engage à quoi ? Quels appels j’entends à mettre mes pas dans ceux du Serviteur (le Christ) ? »

D’abord, je dois faire remarquer que cette question n’est pas la première. Elle vient en 2e position, après celle sur ce qu’on découvre de Dieu dans la rencontre de l’autre. Cela indique qu’être au service, c’est comme « faire réponse » à tout ce que nous avons reçu, à cet appel à l’existence qui nous fait tenir debout. D’ailleurs, dans l’expression « rendre service », il y a peut-être de cela : ce que j’ai reçu, je peux le donner moi aussi, le rendre, à mon tour.

Donc vous voyez, vu de cette manière là, le serviteur, c’est quelqu’un qui redonne de ce qu’il a reçu, tous les appels qu’il a entendus. Le groupe Place et Parole des Pauvres a dit tout à l’heure, « pour nous, on peut dire que la diaconie, c’est le fait d’être messagers ». Eh bien, c’est tout à fait cela. Dans le Nouveau Testament, un serviteur, un diakonos, c’est quelqu’un qui est envoyé pour partager ce qu’il a reçu. Il se fait messager des bonnes choses qu’il a reçues. C’est ce qu’on a entendu tout au long du temps pascal, dans l’évangile de Jean qui ne cesse de présenter Jésus comme l’envoyé du Père.

Parfois on trouve que le mot « diaconie » est compliqué ; on se demande, « ça veut dire quoi ? » ; eh bien voilà, c’est comme les disciples, et comme Jésus lui-même, accueillir ce qui fait vivre, ce qui vient de Dieu, et le laisser passer, le porter à ceux que je rencontre.

Vu de cette manière là, être serviteur, ça n’est pas d’abord faire des tas de choses ; c’est d’abord, laisser passer les bonnes choses qu’on a reçues, qu’on a entendues. Un serviteur accueille et redonne, accueille et ne retient pas, comme les disciples quand ils partagent le pain que Jésus donne : leurs mains sont ouvertes pour recevoir et redonner.

Dit comme ça, cela paraît facile ; en fait, nous savons tous très bien que nos mains ont tendance à se fermer, à garder ; nous rêvons souvent de petits succès jusque dans le service, et nous voilà de nouveau au centre des choses ! (les membres de l’aumônerie de la maison d’arrêt de Béziers le disaient, dans l’extrait du DVD que nous avons écouté). C’est pourquoi n’oublions pas que le chemin du serviteur est aussi un chemin de conversion, toujours à reprendre. De nombreuses tentations nous guettent, depuis la prise de pouvoir sur l’autre, jusqu’au découragement, en passant par les jugements hâtifs, l’activisme, l’impatience de ne pas trouver tout une suite une efficacité, etc.

Dans cette 2e question que vous trouvez p. 25 dans votre livret, vous pourrez remarquer qu’il y a deux aspects :

D’abord : « être au service, ça change quoi pour moi ? ». Poser cette question, c’est une manière d’attirer l’attention sur ce que ça provoque en nous, cette décision de redonner un peu de notre trésor. Car il se pourrait que lorsqu’on a ainsi les mains ouvertes, quelque chose de très précieux nous soit donné : quelque chose comme un passage de Dieu au milieu de nous.

Et il y a un 2e aspect à cette question : « ça m’engage à quoi ? Quels appels j’entends à mettre mes pas dans ceux du Serviteur (le Christ) ? ». ça m’engage à quoi, ça m’appelle à quoi, parce qu’être serviteur, c’est aussi une décision que l’on prend et des conversions à vivre. Ça passe par des choix, des priorités, des renoncements. Des choix dans son agenda, dans son réseau de relations, dans la manière de mobiliser son énergie. Et puis, ça passe par l’acceptation de se laisser transformer en profondeur dans nos manières d’être et nos manières de faire, jusqu’à laisser passer en nous celles du Christ.

J’ai insisté sur le versant « accueil » de la diaconie, qui est premier. La diaconie n’est pas qu’activité, elle commence par l’accueil des appels à vivre qui me sont donnés. Mais évidemment, il y a aussi un versant actif : c’est cette décision, cette manière d’engager sa vie en réponse à Dieu, à la suite du Christ. Alors, qu’est-ce que j’entends comme appel, de ce côté-là, est-ce que je suis prêt à y répondre ? C’est donc là la deuxième question sur votre livret.

Bon, mais on ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Nous vous proposons encore une 3e question qui fait le lien entre service et Eglise. C’est qu’un serviteur qui voudrait être serviteur tout seul, eh bien il risque de ne pas rester serviteur très longtemps. On a besoin tout le temps des autres pour être relancés comme serviteur. D’où cette 3e question.

Cette 3e question, c’est d’abord un petit exercice d’imagination : « une Eglise au service », (ou une Eglise servante) quelles images cette expression fait-elle naître en moi ? » Ça ressemblerait à quoi, pour vous une Eglise au service ? Vous savez, si on vous demande ça, c’est parce qu’on a besoin dans l’Eglise, de l’imagination de tous. Les bonnes idées ne viennent pas que d’en haut ; elles viennent quand tout le monde se demande, « tiens, à quoi ça pourrait ressembler une Eglise au service ? Je la verrais comment ? »

Et puis ensuite la question continue : « comment puis-je aider l’Eglise (les communautés chrétiennes que je connais) à être dans la société, davantage au service ? »

Là, on va trouver des choses concrètes : les communautés que je connais – de près ou de loin – comment je peux les aider à être dans la société, davantage au service ? Parfois on voit bien les points d’arrivée, mais là où on a du mal, c’est pour voir le chemin par où y arriver. Eh bien, c’est pour cela que nous vous invitons à réfléchir aussi à cela : comment vous allez pouvoir aider votre communauté à être davantage au service ? Qu’est-ce qu’on va pouvoir lui proposer ?

Vous savez : on compte vraiment sur vous pour cela, pour aider l’Eglise à être davantage servante. Et si nous y tenons, c’est que aider l’Eglise à être davantage servante, à être davantage diaconale, c’est rappeler l’Eglise à sa vocation, c’est lui redire ce qu’elle est.

Car, de fait, le message que l’Eglise porte, la Bonne Nouvelle qu’elle est chargée de faire entendre, c’est précisément un appel à l’existence, adressé  à toute personne. Cet appel, vous le savez, il nous vient de loin, de très loin ; le Christ l’a porté de la part de son Père, dans la force et dans la faiblesse, dans la joie, et jusque sur la croix. Et sa résurrection, c’est le signe éclatant que cet appel, rien ni personne ne pourra l’étouffer.

C’est cela la Bonne Nouvelle que l’Eglise porte. Elle le porte non pas comme dans un petit paquet qu’elle pourrait poser à côté d’elle, non, elle le porte dans sa chair. Comme le Christ.

Et vous savez, il y a là quelque chose d’extrêmement précieux, non seulement pour les chrétiens, mais pour toute la société. Car nous sommes tentés, très souvent, de croire que notre vie, c’est comme une propriété qu’on devrait protéger contre les autres et agrandir le plus possible. Alors, on entre dans un monde de compétition, de comparaisons, de classifications, qui peut se montrer impitoyable. Quand nous croyons cela, nous oublions que notre vie, elle a été éveillée en nous par tous ceux qui nous ont appelés à l’existence. C’est cela qui constitue le fond vivant de l’humanité, et Dieu est là à l’oeuvre, partout où des hommes s’appellent ou se rappellent à l’existence. C’est pourquoi, quand l’Eglise prend au sérieux sa vocation diaconale, elle a des questions redoutables à poser à la société, sur sa manière d’organiser ses affaire. A tous, elle demande : après quoi sommes-nous en train de courir ? notre trésor, nous le plaçons où ? Dans ce qui s’accumule ? ou bien dans ce jeu d’appel par lequel chacun peut trouver sa place dans la société ?

Durant ces trois jours, nous pourrons rencontrer beaucoup de personnes, entendre parler d’initiatives, être témoins de ce que ça change quand on se met sur le chemin du Serviteur. Alors, profitons en, ouvrons tout grand nos oreilles, laissons nous surprendre, laissons nous étonner, car il se pourrait que l’Esprit veuille nous dire des choses et ouvrir de nouvelles routes pour l’Eglise.

Etienne Grieu sj
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